TDAH et démence : le « ×4,6 » qui circule, et ce qu'il ne prouve pas
JAMA Psychiatry, 7 octobre : un TDAH dans le dossier médical, et 4,6 fois plus de troubles cognitifs après 50 ans. Les titres disent « plus de quatre fois ». Les chiffres bruts disent 6,7 % contre 3,4 %. J'ai lu l'article plutôt que le communiqué.
Salut. Tu as plus de 50 ans, un parent TDAH qui vieillit, ou tu as juste vu un titre passer cette semaine ? La Section I est pour toi, et elle suffit si ta journée cognitive est courte. Si le sujet pèse trop, le 3114 (prévention du suicide, 24h/24, gratuit) est tout en bas.
Un mot sur l’édition #15[12] : je demandais si le comité de suivi de la Conférence nationale du handicap dirait quelque chose de la stratégie sur les troubles du neurodéveloppement (TND). Il s’est tenu le 30 septembre, pas le 29. Réponse en Section IV.
I.Le gros truc — Un TDAH dans le dossier, et 4,6 fois plus de troubles cognitifs après 50 ans
COHORTE RÉTROSPECTIVE — OBSERVATIONNEL, PAS CAUSAL
Le 7 octobre 2026, une équipe de l’université de Pittsburgh publie dans JAMA Psychiatry une étude intitulée « Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder and Late-Life Cognitive Impairment »[1]. C’est une cohorte rétrospective : les chercheurs relisent des dossiers déjà existants, ceux d’All of Us, un programme américain qui rassemble dossiers médicaux et ADN de volontaires. Ici : 187 341 personnes de 50 ans et plus (âge moyen 56 ans, 57 % de femmes).
Dans ce groupe, 3 026 personnes (1,6 %) ont un TDAH repéré dans leur dossier par un algorithme (plusieurs diagnostics ou prescriptions à des moments distincts)[1]. Le suivi moyen est d’environ dix ans. Le critère : un trouble cognitif léger (des oublis, des difficultés de concentration, qui n’évoluent pas toujours vers une démence) ou une démence, regroupés. Je n’ai pas trouvé la répartition entre les deux dans le texte que j’ai lu.
Le « ×4,6 » vient ensuite. C’est un rapport de risque (HR) : il compare la vitesse à laquelle le trouble apparaît dans chaque groupe. Valeur : 4,60, avec un intervalle de confiance (la fourchette d’incertitude de l’estimation) de 3,99 à 5,29[1].
Pourquoi 4,6 alors que les pourcentages bruts ne font qu’environ doubler (6,7 contre 3,4) ? D’abord parce que le HR compare des taux par année de suivi (et non des pourcentages cumulés) : le taux brut est de 8,96 contre 3,29 pour 1 000 personnes-années, soit environ ×2,7[1]. Ensuite parce que le 4,60 sort du modèle le plus léger, qui ne tient compte que du sexe, de l’origine, de la variante génétique APOE ε4 (facteur de risque connu d’Alzheimer) et de l’année d’entrée dans la cohorte, pas de l’état de santé. Je n’ai pas trouvé dans le texte de quoi expliquer précisément le passage de 2,7 à 4,6. Quand les auteurs ajoutent les comorbidités, le recours aux soins, le niveau d’études et le tabac, le chiffre descend à 3,08 (intervalle : 2,66 à 3,58). Dans une cohorte appariée sur ces mêmes caractéristiques, il tombe à 2,26 (1,75 à 2,92)[1]. Le « plus de quatre fois » des titres est le plus haut des chiffres de l’étude ; le plus prudent est 2,26.
Deuxième angle d’approche, la génétique. Chaque participant reçoit un score de risque polygénique : un résumé de ses variants génétiques fréquents associés au TDAH, indépendant de tout diagnostic. Entre les 20 % au score le plus élevé et les 20 % au score le plus bas, le rapport de risque de trouble cognitif est de 1,35 (intervalle : 1,25 à 1,46)[1]. Les titres qui parlent de « 35 % de chances de démence » le lisent de travers.
Pascoal, l’auteur senior, le dit sans détour : « cela ne prouve pas que le TDAH cause la démence »[4]. Il décrit la convergence entre dossiers médicaux et génétique comme « deux types de preuves différents qui pointent dans la même direction »[2] (traductions libres). Deux pistes restent ouvertes : l’effet éventuel des stimulants sur ce risque, et le rôle de la santé cardiovasculaire, déjà liée au TDAH comme à la démence[2]. Autre limite, un biais de diagnostic possible : des signes précoces de démence pourraient être pris pour un TDAH tardif. Une analyse de sensibilité teste cette explication : avec au moins huit ans entre le diagnostic de TDAH et le trouble cognitif, l’association reste significative mais tombe à 1,44 (1,12 à 1,86) ; à neuf ans, elle n’est plus significative (1,28 ; 0,98 à 1,68), avec beaucoup moins de cas[1]. L’explication n’est donc pas écartée.
Dernier point que je pose moi-même : le groupe « TDAH » (1,6 % de la cohorte) ne rassemble que les adultes dont le dossier en porte la trace. Pour une génération largement passée à côté du repérage (édition #15), c’est probablement un sous-ensemble particulier. [HYPOTHÈSE]
À ma connaissance, au 8 octobre, aucun chercheur indépendant n’a commenté l’étude : la dépêche PA ne cite que les auteurs[3], et je n’ai trouvé aucune réaction du Science Media Centre britannique, contrairement à l’étude danoise de l’édition précédente. J’attends de les lire avant de conclure.
- Si tu prends un stimulant : n’arrête rien sur la base de cette étude. On ne sait pas s’ils augmentent, réduisent ou ne changent pas ce risque, et c’est justement une des questions que les auteurs laissent ouvertes. Si ça t’inquiète, pose-la à ton prescripteur au prochain rendez-vous.
- Si tu as 50 ans ou plus et que tu remarques une aggravation de ta mémoire, dis à ton médecin traitant que tu as (ou penses avoir) un TDAH. Les deux se confondent facilement, et l’ordre dans lequel les symptômes sont apparus aide à démêler.
- Les leviers de prévention cognitive les mieux établis ne dépendent pas du TDAH : la commission du Lancet de 2024 en recense 14 modifiables, dont l’hypertension et la sédentarité[10]. Faire contrôler sa tension est le plus simple à faire lundi.
II.Débat — Autre sujet : et si le « A » de TDAH ne désignait pas la bonne chose ?
OPINION + ÉTUDE D’IMAGERIE (CELL, DÉCEMBRE 2025)
Sans lien avec la démence : un débat sur ce qu’est le trouble. Le 29 septembre 2026, le psychiatre Awais Aftab publie dans le New York Times un essai qui ouvre une série intitulée « Therapeutic Window » et demande, dans son titre, si le TDAH n’est pas une question d’attention du tout[5]. Sa thèse : l’attention, en neurosciences, c’est amplifier ce qui est pertinent à un instant donné ; ce qui flanche ressemble davantage à l’engagement soutenu, tenir le même objectif dans la durée parce que la tâche paraît valoir l’effort[5].
Son appui principal : une étude publiée dans Cell le 24 décembre 2025 (Kay et al.), tirée d’ABCD, une grande cohorte américaine qui scanne le cerveau d’enfants de 8 à 11 ans, et validée sur 5 adultes sains. Les stimulants semblent modifier les réseaux de la saillance (ce qui « ressort » comme important), de la récompense et de l’éveil, sans toucher aux réseaux de l’attention, que l’enfant ait ou non un TDAH[7]. Lecture de l’auteur : le médicament change ce qui paraît valoir l’effort.
Les enfants de cette cohorte ne sont pas des patients recrutés : avec les critères stricts de TDAH, environ 20 % de ceux qui avaient pris un stimulant le matin du scanner les remplissaient[7]. Avec des critères moins stricts, la proportion monte à environ 76 %. L’étude dit surtout ce que les stimulants font à des cerveaux d’enfants, avec ou sans TDAH ; elle ne dit pas ce qu’ils font à un TDAH confirmé, et elle mesure le cerveau au repos, pas l’attention pendant une tâche. Le sujet reste ouvert.
Le débat est ancien : Barkley plaçait déjà le cœur du trouble dans l’inhibition et la perception du temps (édition #3). Ce qui change cette semaine : un psychiatre clinicien le dit dans un grand quotidien. Les critères diagnostiques, eux, ne bougent pas : un essai n’est pas une révision du DSM (le manuel américain de référence). Mais si l’engagement est le cœur du problème, les stratégies qui aident à commencer et à rester (édition #6) comptent plus que celles qui demandent de « se concentrer plus fort ». Inférence personnelle, que l’auteur ne formule pas.
III.Lu de près par Nissiel — Le chiffre se cherche dans l’article
LU DE PRÈS Mon diagnostic TDAH est toujours en cours. Ce que j’ai fait cette semaine : mettre côte à côte le communiqué de l’université[2], la dépêche d’agence[3] et l’article[1], et noter ce qui bouge de l’un à l’autre.
Le « 35 % ». Le communiqué parle d’un risque de démence supérieur de 35 % chez les personnes au score génétique le plus élevé. L’article donne un rapport de risque de 1,35 pour un critère « trouble cognitif léger ou démence » regroupés.
Le « plus de quatre fois ». Le communiqué ne donne aucun intervalle de confiance et ne dit pas de quel modèle vient le chiffre. L’article donne 4,60 (3,99 à 5,29) pour le modèle de base, 3,08 une fois la santé prise en compte, 2,26 en cohorte appariée.
Bilan. Même le suivi moyen change : sept ans dans la dépêche PA, environ dix dans l’article. Chaque différence est défendable. Cumulées, elles font passer d’une étude prudente à un titre qui sonne comme un verdict.
IV.Radar — ce qui avance, et ce qui n’avance pas
Une piste hors dopamine. Le 22 septembre 2026, Alkermes annonce les résultats de phase 1b (un premier essai chez des patients, surtout pour la sécurité) de l’ALKS 7290, une molécule qui agit sur le système de l’éveil (un agoniste du récepteur 2 de l’orexine, famille déjà ciblée dans la narcolepsie)[8]. 50 adultes TDAH, 14 jours : le score de l’AISRS (un questionnaire de symptômes TDAH sur 54 points, environ 39 au départ) baisse d’une médiane de 14 points à 20 mg et de 19 points à 50 mg[8]. Mais l’essai n’était pas dimensionné pour comparer les groupes : 10 personnes sous placebo, critères d’efficacité exploratoires, et je n’ai pas trouvé la baisse sous placebo. Une phase 2 d’environ 312 patients est en cours[8]. Pour l’instant : un signal de sécurité et une piste, aucun médicament à demander à ton médecin.
Le cliffhanger de l’édition #15. Le comité de suivi de la CNH a eu lieu le mercredi 30 septembre, sous la présidence de la ministre Camille Galliard-Minier : suivi des 65 mesures, quatre chantiers (offre d’accompagnement, école inclusive, accès aux droits, simplification des démarches MDPH), deux instructions (école inclusive, transformation de l’offre médico-sociale) annoncées comme « prochainement » publiées[11]. Dans la page que j’ai lue (Creai Hauts-de-France), ni la stratégie TND 2027-2032, ni l’accès aux soins psychiatriques, ni la RQTH (la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) ne sont mentionnés. Je n’ai pas lu le communiqué complet du ministère : à vérifier avant d’en conclure quoi que ce soit.
Un rendez-vous qui prolonge l’édition #14. Ce vendredi 9 octobre, l’association Droit au savoir présente à Paris les résultats de son enquête « Jeunes en situation de handicap & bien-être étudiant » (14 h à 17 h, présentiel ou visio, gratuit, inscription obligatoire)[13]. Cette enquête porte sur les études supérieures et le handicap en général, sans cibler le TDAH : utile si tu es étudiant·e ou parent d’étudiant·e.
V.Pour la prochaine fois
Dans deux semaines, trois choses à surveiller : les premières réactions d’experts indépendants à l’étude de Pittsburgh (et toute réplication hors des États-Unis), la publication des deux instructions annoncées par le comité de suivi, et ce que la stratégie TND 2027-2032 contiendra pour les adultes, toujours promise « d’ici fin 2026 »[11].
Un titre dit « ×4,6 ». L’article dit entre 2,26 et 4,60 selon le modèle, et ne démontre aucune cause.
Si tu l’as lu en pensant à tes parents, ou à toi dans vingt ans : cette étude ne te donne aucun pronostic individuel. Un TDAH repéré après 50 ans et une plainte de mémoire, c’est une raison d’en parler à ton médecin. Inutile de t’inquiéter dans le vide.
Prends soin,
Nissiel
Tu reçois cette newsletter parce que tu t’es abonné·e sur nissiel.co. Réponds en direct : chaque mail revient à mon inbox.
Cette édition ne remplace pas un accompagnement professionnel. Seul·e un·e médecin peut évaluer une plainte de mémoire. En cas de détresse psychique, le 3114 (prévention du suicide, 24h/24, gratuit) est disponible.
Références
- Bauer-Negrini G., Leffa D.T. et al. (auteur senior : Pascoal T.A.), « Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder and Late-Life Cognitive Impairment », JAMA Psychiatry, publié en ligne le 7 octobre 2026. DOI : 10.1001/jamapsychiatry.2026.3165. Cohorte rétrospective All of Us, 187 341 participants de 50 ans et plus ; TDAH n = 3 026 (1,6 %) ; trouble cognitif incident 6,7 % vs 3,4 % ; HR 4,60 [IC95 % 3,99-5,29] (modèle de base : sexe, origine, APOE ε4, année d’entrée), 3,08 [2,66-3,58] (modèle complet), 2,26 [1,75-2,92] (cohorte appariée 1:2) ; sensibilité délai 8 ans : 1,44 [1,12-1,86], 9 ans : 1,28 [0,98-1,68] ; score de risque polygénique, cinquième supérieur vs inférieur, HR 1,35 [1,25-1,46]. Source des chiffres : texte de l’article.
- University of Pittsburgh, communiqué « Attention-deficit/hyperactivity disorder and late-life cognitive impairment », EurekAlert, 7 octobre 2026.
- « ADHD linked to thinking and memory problems in later life », RTÉ (dépêche PA), 7 octobre 2026.
- « Health records link ADHD to more than fourfold higher risk of later cognitive impairment », Medical Xpress, 7 octobre 2026.
- Aftab A., « What If A.D.H.D. Isn’t About Attention at All? », The New York Times, 29 septembre 2026 (série « Therapeutic Window »). Lu via la republication du Philadelphia Inquirer (2 octobre 2026) ; annonce de l’auteur : Psychiatry at the Margins, 29 septembre 2026.
- « Stimulant medications affect arousal and reward, not attention networks », Kay et al., Cell, 24 décembre 2025, DOI 10.1016/j.cell.2025.11.039. Cohorte ABCD (enfants de 8-11 ans, IRM au repos), validation chez 5 adultes sains (méthylphénidate 40 mg). Préprint bioRxiv.
- Alkermes, résultats de phase 1b de l’ALKS 7290 chez l’adulte TDAH, Psychiatric Times, 22 septembre 2026 ; détails complémentaires : Medical Dialogues, 25 septembre 2026. Phase 2 : NCT07755410.
- Livingston G. et al., « Dementia prevention, intervention, and care: 2024 report of the Lancet standing Commission », The Lancet, 2024 (14 facteurs de risque modifiables).
- Creai Hauts-de-France, « Conférence nationale du handicap 2026 : le comité de suivi précise le calendrier de mise en œuvre » — comité de suivi du 30 septembre 2026. Stratégie TND 2027-2032 « d’ici fin 2026 » : dossier de presse CNH, 4 septembre 2026.
- Newsletter TDAH, édition #15, 25 septembre 2026.
- HyperSupers - TDAH France, relais de l’événement Droit au savoir, restitution de l’enquête « Jeunes en situation de handicap & bien-être étudiant », 9 octobre 2026, Paris.
Rappel : seul·e un·e psychiatre formé·e au TDAH adulte peut poser un diagnostic. Si tu es en crise, 3114 (France, 24/7).