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N° 17 · 23 octobre 2026 · 7 min · TDAH

Ritaline +122 % : « mésusage » ou « 122 % de rien » ?

Le 16 octobre, l'Assurance maladie alerte les médecins franciliens sur le méthylphénidate. Une pédiatre répond que la France soigne trop peu. Le chiffre de départ qui trancherait n'est pas publié.

Illustration éditoriale — Ritaline +122 % : « mésusage » ou « 122 % de rien » ?

Salut. Une édition courte sur un chiffre qui a fait le tour des médias cette semaine : +122 % de Ritaline. La Section I suffit si ta journée est chargée. La Section II parle de mortalité, de suicide et d’auto-agression : si le sujet pèse, passe-la, et garde le 3114 (prévention du suicide, 24h/24, gratuit) sous la main[8].

Cette édition en 30 secondes
  • Le 16 octobre, France Inter et franceinfo révèlent des constats de l’Assurance maladie adressés aux médecins d’Île-de-France : les prescriptions de Ritaline ont augmenté de 122 % entre 2021 et 2025 (+142 % chez les adultes), pour 22 290 patients en 2025. La Caisse suspecte un « mésusage » chez une minorité ; une pédiatre répond que la France diagnostique et soigne trop peu.
  • Les deux lectures tiennent, faute du chiffre de départ : combien de prescriptions, combien de patients en 2021 ? Section I.
  • Deux publications de la semaine (JAMA Network Open le 19 octobre, BMJ Mental Health relayée le 20) montrent une surmortalité des personnes avec TDAH et un pic d’auto-agression avant le début du traitement. Section II, avec les limites.

I.Le gros truc — « Mésusage » ou « 122 % de rien » : le chiffre de départ manque

DONNÉES ADMINISTRATIVES — RÉGION UNIQUE, COURRIER NON PUBLIÉ

Vendredi 16 octobre 2026, franceinfo (Victor Dhollande, France Inter) relaie des constats de l’Assurance maladie adressés aux médecins d’Île-de-France[1]. D’après l’article :

Ces deux derniers pourcentages sont ce que l’Assurance maladie appelle un « nomadisme médical et/ou pharmaceutique laissant suspecter fortement un mésusage »[1]. Retiens l’échelle : quelques pourcents des patients, pas la majorité, et l’article ne donne pas les effectifs correspondants.

La réponse arrive dans le même article. La pédiatre Anna Boctor, présidente du syndicat Jeunes médecins, dit sur France Inter : « Historiquement, en France, le diagnostic n’est pas assez bien posé et donc forcément le traitement n’est pas assez donné », et, à propos du +122 % : « quand on part de rien, 122 % de rien, ce n’est pas non plus énorme »[1]. Plusieurs pédiatres contactés par France Inter jugent que beaucoup de patients restent non traités et que les médecins sont insuffisamment formés au repérage[1].

+122 %
« +122 % » veut dire « multiplié par 2,2 ». Ça ne dit ni combien de prescriptions en 2021, ni combien de patients, ni si c’est un excès ou un rattrapage. Selon franceinfo, le +122 % porte sur des prescriptions et le 22 290 sur des patients ; Pourquoi Docteur écrit parfois « patients » pour le même +122 %. L’unité n’est pas claire : on ne peut pas en déduire l’effectif de 2021[1].

Ce qu’on sait : les prescriptions augmentent vite, surtout chez l’adulte, et une petite minorité de patients cumule prescripteurs et pharmacies. Ce qu’on ne sait pas : quelle part du total ce profil représente, ni quelle population devrait être traitée. Or le repérage a progressé : l’édition #15[5] montrait qu’au Danemark le profil des enfants diagnostiqués converge vers celui de la population générale, et que le goulot d’étranglement français est la pénurie de psychiatres. Si la hausse vient d’adultes longtemps passés à côté et enfin diagnostiqués, elle ressemble à un rattrapage. Si elle vient de patients qui cumulent cinq prescripteurs ou plus, c’est un autre problème. Le courrier ne permet pas de savoir dans quelles proportions.

Un courrier qui cherche les patients à plusieurs prescripteurs ne regarde que ceux qui ont déjà une ordonnance. Il ne dit rien de ceux qui attendent des mois un rendez-vous. Personne ne mesure ce délai-là dans ces chiffres.

Ce que je n’ai pas pu vérifier

Le texte du courrier n’est pas publié, son signataire n’est pas nommé, et sa date d’envoi n’est pas précisée. Je n’ai trouvé ni communiqué de l’Assurance maladie ou de l’ARS, ni donnée nationale récente de l’ANSM sur ce sujet. Les chiffres 2021 de départ ne sont pas donnés : impossible de recalculer.

CE QUE TU FAIS LUNDI
  1. Garde en photo ta dernière ordonnance et le nom de ton prescripteur actuel. Si tu changes de pharmacie ou de médecin (déménagement, rendez-vous trop lointain), tu peux expliquer tout de suite d’où vient ton traitement.
  2. Si ton médecin habituel n’est pas disponible, préviens ton pharmacien ou ton médecin avant d’arriver à court de comprimés. Les règles exactes de renouvellement, je ne les ai pas vérifiées : demande-les-leur.
  3. N’arrête jamais un traitement du jour au lendemain par peur d’un contrôle. Rien dans l’article n’indique que ce courrier vise les patients qui ont un prescripteur et une pharmacie habituels ; si tu as un doute, pose la question à ton médecin ou à ton pharmacien.

II.Débat — Ce que coûte un TDAH, avant et pendant le traitement

MÉTA-ANALYSE (JAMA NETWORK OPEN) + SÉRIE DE CAS (BMJ MENTAL HEALTH, ARTICLE NON LU)

Ce que ces chiffres ne disent pas : que le médicament provoque la mort ou l’auto-agression. Ils portent sur des populations, pas sur toi. Si tu as eu des pensées noires, parles-en à ton médecin ou appelle le 3114[8].

La méta-analyse. Le 19 octobre 2026, JAMA Network Open publie une méta-analyse (Corrigan et al.) de 19 études incluses (12 poolées) et 15 920 970 participants sur la mortalité des personnes avec TDAH[3]. Un « HR » (rapport de risque) compare le risque à chaque instant entre deux groupes : 1,71 veut dire environ 1,7 fois plus, ce qui ne dit pas combien de personnes meurent. Mortalité toutes causes : HR 1,71 (intervalle de confiance : 1,31 à 2,24). Suicide : 1,89 (1,21 à 2,95). Blessures : 1,55 (1,22 à 2,00). Mortalité « naturelle » : 1,27 (1,16 à 1,38)[3]. Les études donnent des résultats très différents entre elles (hétérogénéité de 98 % sur la mortalité toutes causes) : prudence sur le chiffre central[3].

Sous traitement, la mortalité toutes causes est plus basse (HR 0,75 ; 0,64 à 0,87), mais sur seulement trois études, et les auteurs déconseillent de lire cela comme un effet protecteur démontré (d’après la page de l’éditeur, dont je n’ai pas lu la discussion en entier)[3].

La série de cas. BMJ Mental Health (Chan, Beyene, Park et al.) étudie l’auto-agression parmi 461 024 personnes ayant reçu une prescription de médicament du TDAH entre 2001 et 2020, dont 6 847 ont eu un épisode d’auto-agression analysé (Hong Kong, Nouvelle-Zélande, Corée du Sud, Taïwan, Royaume-Uni)[4]. Chaque personne est comparée à elle-même : ses périodes sans traitement contre ses périodes avec. Deux résultats à retenir, d’après le compte rendu que j’ai pu lire : l’auto-agression est environ 2,6 fois plus fréquente dans les 90 jours avant la première prescription que dans les périodes sans traitement ; et sur l’ensemble du temps sous traitement, l’écart avec le temps sans traitement n’est pas significatif[4]. Dans les 90 premiers jours de traitement, l’auto-agression reste environ 1,8 fois plus fréquente que hors traitement (1,78 ; intervalle 1,23 à 2,57), moins qu’avant la prescription.

Une réserve de taille sur la source

Je n’ai pas pu ouvrir l’article du BMJ Mental Health (accès refusé). Les chiffres viennent d’un compte rendu daté du 20 octobre (MentalHealthDaily)[4], et la date de publication de l’article lui-même n’est pas confirmée. Je n’ai trouvé aucune réaction d’expert indépendant. À lire comme « d’après un résumé », pas comme « vérifié sur l’étude ». Ce design ne permet pas de calculer un risque absolu après le début du traitement, et les prescriptions ne sont pas des prises[4].

Ce que ça change pour toi : rien dans ta prise de traitement. Si tu débutes un traitement et que des pensées noires apparaissent ou s’aggravent, préviens ton prescripteur ou appelle le 3114. Côté lecture : le pic précède la prescription, mais une crise peut précisément déclencher la prescription, donc ce n’est pas la preuve que tarder expose au risque. Les deux publications montrent surtout que la période difficile est celle où le TDAH n’est pas encore pris en charge (ce que coûte un TDAH sans prise en charge au quotidien, l’édition #6[7] le détaillait). Elles ne disent pas que le médicament en est la cause ni qu’il protège.


III.Lu de près par Nissiel — Une seule page, trois unités

LU DE PRÈS Mon diagnostic TDAH est toujours en cours. Ce que j’ai fait : relever, dans l’article de franceinfo et dans celui de Pourquoi Docteur, l’unité de chaque chiffre.

Franceinfo : le +122 % est présenté comme une hausse de prescriptions, le 22 290 sur des patients, les 2,1 % et 0,6 % sur des patients aussi. Dans la même phrase, le +142 % chez les adultes est collé au 22 290 « patients » sans qu’on sache sur quelle base il est calculé[1].

Pourquoi Docteur : le chapeau parle de prescriptions, mais le corps du texte écrit que « le nombre de patients prenant le médicament a bondi de 122 % » et parle d’ordonnances pour les adultes ; le 22 290 n’y figure pas[2].

Un lecteur pressé retient « la Ritaline explose ». Un lecteur attentif se demande : combien d’ordonnances par patient, et combien de patients en 2021 ? Les deux informations qui permettraient de répondre sont absentes. Quand un chiffre de santé change d’unité en cours de route, demande-toi sur quoi il porte, et par rapport à quoi.


IV.À surveiller dans deux semaines

Un éventuel communiqué public de l’Assurance maladie ou de l’ARS avec les chiffres de départ ; des réactions d’experts indépendants aux deux publications de la semaine ; et ce que je n’ai pas trouvé cette semaine : la publication des deux instructions annoncées par le comité de suivi du 30 septembre (édition #16[6]) et la stratégie TND 2027-2032, promise d’ici fin 2026. Mes recherches ne couvrent pas tout : ça ne prouve pas qu’il ne s’est rien passé.


« Mésusage » dit que quelques-uns trichent. « 122 % de rien » dit que presque personne n’est soigné. Aucun des deux n’a donné le nombre qui permettrait de savoir lequel pèse le plus.

Prends soin,
Nissiel

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Cette édition ne remplace pas un accompagnement professionnel. Ne modifie ni n’arrête un traitement sans avis médical. En cas de détresse psychique, le 3114 (prévention du suicide, 24h/24, gratuit) est disponible.


Références

  1. « L’Assurance maladie alerte sur l’explosion des prescriptions de Ritaline en Île-de-France pour traiter le TDAH », franceinfo (Victor Dhollande, France Inter), 16 octobre 2026. Source des chiffres de la Section I et des citations de la pédiatre Anna Boctor.
  2. « TDAH : les prescriptions de Ritaline ont explosé dans cette région, alerte l’Assurance Maladie », Pourquoi Docteur (Sophie Raffin), 19 octobre 2026.
  3. Corrigan et al., méta-analyse sur la mortalité et le TDAH, JAMA Network Open, vol. 9 n° 10, publiée en ligne le 19 octobre 2026. DOI : 10.1001/jamanetworkopen.2026.39448. 19 études, 15 920 970 participants ; mortalité toutes causes HR 1,71 [1,31-2,24] ; suicide 1,89 [1,21-2,95] ; blessures 1,55 [1,22-2,00] ; mortalité naturelle 1,27 [1,16-1,38] ; sous médicament 0,75 [0,64-0,87] (3 études).
  4. MentalHealthDaily, compte rendu de « ADHD medication use and risk of self-harm: a multinational self-controlled case series study », 20 octobre 2026 (source secondaire). Étude : Chan A.Y.L., Beyene K., Park S. et al., BMJ Mental Health 2026;29:1-9, DOI 10.1136/bmjment-2026-302819. Article non lu directement.
  5. Newsletter TDAH, édition #15, 25 septembre 2026.
  6. Newsletter TDAH, édition #16, 9 octobre 2026.
  7. Newsletter TDAH, édition #6, 2 juin 2026.
  8. 3114, numéro national de prévention du suicide, 24h/24, gratuit.

Rappel : seul·e un·e psychiatre formé·e au TDAH adulte peut poser un diagnostic. Si tu es en crise, 3114 (France, 24/7).